Ascension Natale

Tuesday, October 18, 2005

Au sortir d’un songe ... (1/2)

La lueur de la bougie dessine le contour chaotique d’une paire de mains décharnées. Ces mains, manipulant avec délicatesse un linge humide et pesant, appartiennent à une femme et s’affairent au dessus d’une bassine remplie d’eau. La lenteur de ce travail trahit une fatigue indiscutable ; la chaleur régnant autour de cette femme l’éprouve indiscutablement. Le reste de la pièce, trop sombre pour en deviner le périmètre, accueille le corps d’une femme, étendue, nue sur une paillasse carrelée de céramique jaunie. Les gémissements de la gisante percent l’atmosphère intimiste imposée par la sage-femme. Le visage de cette dernière pénètre le halo lumineux de la bougie placée entre les cuisses écartées de la souffrante. Anatole y reconnaît, sous le masque vieillissant, les traits de sa mère et son rêve lui arrache ce cri primal et implorant ...

« Enisande !! ».

Il se coucha tard ce soir-là. Ne pouvant trouver le sommeil, il était sorti machinalement sur le trottoir d’en face pour déambuler seul sous ses platanes, dans son quartier. Il avait éprouvé, une fois de plus, cette étrange sensation que sa ville natale n’appartenait qu’à lui, sensation qui l’emplissait de réconfort et comblait l’absence de sa mère Enisande. Anatole repensa au départ de sa tendre mère, s’interrogea sur ses motivations mais éluda toutes réponses rationnelles. Il était inutile de feuilleter de nouveau l’album de souvenirs, de s’émouvoir devant les mêmes images altérées par une dégénérescence neuronale héréditaire. Les souvenirs de sa mère étaient, malgré tout, encore très présents. Ses esprits retrouvés, il constata l’ampleur de sa solitude ; personne dans la rue promenant un animal domestique reniflant laconiquement le goudron du trottoir à la recherche d’une odeur familière, personne dans les jardins fleuris de la cité européenne de Dobrovolski et personne enfin accoudé aux fenêtres, observant religieusement le défilé des passants. Il n’était cependant que 21h15 ... Sur le chemin de retour, il s’était résolu à penser à son prochain voyage, aux dispositions à prendre et formalités à effectuer pour assurer un départ tranquille et légal ... Les façades défilaient, les noms s’enchaînaient sur les interphones, les haies s’éclaircissaient. Une façade familière, la porte s’entrouvrit puis se referma. Cette promenade l’avait épuisé, il s’endormit. La blancheur et la douceur des draps n’apaisèrent pas son sommeil. Perdu dans les limbes effroyables d’un cauchemar récurrent, il repensa à sa mère, obsédé par un futur proche et cria son nom.

La femme au visage familier porte l’uniforme immaculé des infirmières. Elle semble pratiquer en tant que sage-femme, auprès de la patiente, un accouchement très illégal tant la manipulation est entourée de précautions inédites. Le cardigan beige porté par la personne qui prodigue les soins caractérise fidèlement, pour Anatole, Enisande. Les cris se poursuivent, la naissance de l’enfant est sans cesse différée dans l’instant suivant. Soudain, la bougie crépite et la flamme s’agite, la lumière s’accentue et permet au rêveur de distinguer le visage de la mère porteuse ... « Mère ! ». La femme enceinte emprunte ses traits faciaux à la douce adolescente qu’avait été Enisande. Même si ce visage est juvénile, Anatole, le rêveur, peut y relire la souffrance séculaire imprimée sur le visage du premier personnage de son rêve : une bouche déformée et asymétrique, des yeux écrasés par un front labouré et des jugulaires tendues par la douleur. Ces rictus noyés dans les ténèbres exorcisent une douleur viscérale ; les yeux dilatés observent le néant sombre qui les entoure. La sage-femme s’affole tandis que les contractions s’accélèrent. La mise à bat est proche. Brusquement, un éclair semble fendre le corps de la jeune fille. Le rêveur comprend que la source de ce faisceau est la réflexion de la lumière issue de la bougie sur l’objet métallique qui vient d’apparaître entre les cuisses de la jeune femme enceinte. Le vagin s’écarte pour qu’en émerge un cône cylindrique. Contrite, la sage-femme assiste à la sortie lente d’un obus de ce corps pétrifié par la douleur. Inconsciente, la femme allongée dirige néanmoins son regard hagard vers le rêveur.

Après avoir crié une seconde fois au cours de la nuit, Anatole avait semblé retrouver un sommeil juste. Les maux, la souffrance et le rêve s’étaient noyés dans son inconscient. Cependant, cette noyade ne serait pas irréversible. Du flot des souvenirs, ces émotions allaient resurgir pour motiver son départ inéluctable pour retrouver sa mère.

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