Ascension Natale

Tuesday, October 18, 2005

Au sortir d’un songe ... (2/2)

Adolescent, à l’âge ingrat où d’antan les conscrits obéissaient stupidement à la démence collective en s’inscrivant sur les listes des appelés au service national, Anatole prend conscience des défis majeurs de l’existence. En l’absence de valeurs fondamentales inculquées dans le cadre d’une cellule familiale solide et solidaire, l’homme ne peut se construire un futur sain, reproduire le socle ferme et stable sur lequel reposera ses convictions, ses racines, sa volonté de fonder à son tour une famille. Anatole n’envisage pas cet avenir serein tant que sa mère, seul vestige d’un passé familial lointain et enfoui dans la pénombre de son esprit, ne sera pas à ses côtés. Obnubilé par ce passé détruit, comment pourrait-il songer à développer cette cellule familiale fondamentale dans les démocraties européennes en vigueur, le très célèbre triptyque : homme + femme + enfant ?

Anatole s’est persuadé, au cours de ses promenades nocturnes dans la ville muette et déserte, que son ascension sociale est conditionnée par la recherche de la vérité sur sa propre famille. Identifier ses parents, apprécier la solidité de la base sur laquelle ils ont mutuellement développé leur amour, consolidé leurs liens passionnels et donné naissance à l’enfant unique et chéri qu’il espère avoir été, telles sont les missions nécessaires à sa propre stabilité. Anatole espère que les découvertes qui en découleront confirmeront l’ascension du sommet qu’il constitue dans le triumvirat familial.
«Le suspendu I» (Anonyme - octobre 1993)

Dans cette société formatée, en vigueur aujourd’hui à Dobrovolski, l’enfant doit s’élever dans la famille et non se suspendre à l’espoir d’une existence choyée, d’un amour crédule de la vie qui le conduirait inévitablement à sa perte. Les héros d’antan aux idylles romanesques – on ne peut s’empêcher de penser à Roméo mettant fin à ses jours sur le corps inerte de Juliette ou encore à Léandre se noyant dans les eaux de l’Hellespont en voulant rejoindre sa bien-aimée Héro – ont connu une chute douloureuse dans cette ascension trop sentimentale. La réalité de la vie ne cesse de rappeler l’intransigeance de nos écarts passionnels. Honnêteté, sens de la justice, loyauté, fidélité à ces valeurs ancestrales mais aussi lucidité, sagacité et réalisme sont les clés indispensables de la société dans laquelle Anatole évolue. Ces caractéristiques constituent les fondements indiscutés pour asseoir un équilibre stable au sommet du triangle social. Les erreurs passées du XXème siècle, les diversions ou autres déviances sexuelles ont permis aux sociologues, politiciens et autres censeurs, prescripteurs voire « dicteurs » (pour ne pas mentionner le mot dictateur dans une société dite démocratique) de tirer les enseignements qui régissent aujourd’hui la vie des concitoyens d’Anatole. La géométrie sociale est particulièrement poétique dans ce domaine et propose, dans le « traité sur les règles de vie de la famille humaine à l’usage des citoyens », des théorèmes chantant :


Géométrie I ou le sommet instable

Forme plane, trois bases sur un plan.
Trois angles, trois hauteurs, trois axes médians
Polygone à trois cotés perd sa stabilité
Lorsque l’un des sommets, par un autre, est convoité
Géométrie un plus un plus un égal
Triangle synonyme ... Amour fatal



Le lendemain matin, Anatole se lève épuisé par ses cauchemars. La fatigue ne le quitte plus, la répétition de ses nuits agitées a peut-être raison de sa lucidité, se dit-il. Câline, sa vieille chatte persane, lui rappelle une autre réalité en implorant son intervention dans la cuisine. La chatte se love entre ses jambes pour crier famine et encourager son maître à la rejoindre devant sa gamelle vide :

— J’arrive ma tendre et chère Câline. Ne me rappelles pas, s’il te plait, tous les matins, que je ne suis pas un bon compagnon. Tu n’as de cesse de me faire culpabiliser. Tu es pénible et j’ai d’ailleurs d’autres choses en tête. Tu es maintenant le cadet de mes soucis, celui-là même qui fut écrasé par la cinquième roue d’un carrosse.
— Miaouuuu !!! gémit la chatte grise tout en feignant l’incompréhension. Elle reprend sa danse lascive pour obliger son maître à réagir, à la combler d’un plaisir gastronomique.
— Ne sois pas si sûre d’obtenir ce que tu désires. J’ai d’autres chats à fouetter ! Je dois préparer mon départ.

Tandis que la chatte s’éloigne, fière et boudeuse suite à cet échec, Anatole s’évertue à saisir l’unique valise au dessus de l’armoire de sa chambre. Sur la pointe des pieds, dans un équilibre précaire et sans la moindre grâce d’un danseur étoile des ballets bolcheviques, il tend la main vers la poignée qui reste inaccessible et collée contre le corps de la valise. Tour à tour, chaque doigt se déplie et tente de rentrer en contact avec la poignée récalcitrante. Anatole regrette dans ces moments-là cette fâcheuse manie qui le pousse à se ronger les ongles dès qu’une petite contrariété, même anodine et insignifiante, le perturbe. L’extrémité de chacun de ses doigts ne lui offre donc aucune solution désespérée. De colère, il saisit l’armoire par un panneau latéral et la fait basculer sur le sol. En tombant, elle se fracasse dans un vacarme assourdissant et libère son contenu et ainsi que la valise poussiéreuse. Extraire quelques affaires à placer dans la valise ne lui prend ainsi que quelques secondes. Après cinq minutes d’une grossière sélection et de pliage méthodique, la valise est prête ; Anatole également. Le regard de ce dernier compose un panoramique à 360 degrés, initialisé à partir de la valise refermée sur le lit pour terminer sur Câline la curieuse qui était venue, entre temps, inspecté les lieux après la bataille. Les yeux du locataire de la chambre se posent enfin sur la bibliothèque encore épargnée par sa colère et plus particulièrement sur ses quelques livres. Ils s’égarent dans le néant des pages noircies au moment où il se remémore sa nuit, abandonnant sa compagne à sa rancune feinte alors qu’elle retourne, à nouveau déçue, à la cuisine.

Dans la dernière partie de son rêve, le délire a atteint le stade paroxystique du mélanome malin qui gangrène la vie ; les formes de la géométrie sociale se sont engagées dans un ballet enchanté et insensé. Il se souvient à peine des pas de danse du tétraèdre au bras d’un parallélogramme régulier, de la valse du triangle équilatère, conduite par un dodécaèdre fier comme un poux. Anatole connaît la musicalité de cette géométrie, étudiée pendant sa scolarité. Il sait que derrière ces formes se cache la réalité de la famille inféodée au gouvernement des terrapoles européennes. Chaque figure est un modèle d’organisation ou, plus simplement, de représentation des relations humaines. Il sait aussi que l’irrégularité de certaines formes complexes, inscrites dans plusieurs plans euclidiens, a perturbé la dynamique des sociétés précédentes et la progression naturelle de la famille, de leur enfant. La régularisation – ou bien même seulement une tolérance laxiste – de telles structures les aurait irrémédiablement condamné au chaos mortel. Revenu à plus de conformisme, les sociétés d’aujourd’hui ont érigé le triangle « Père-Mère-Un enfant unique » comme forme de base et unique forme géométriquement acceptable. Accessoirement, ces gouvernements offrent des plaisirs légalisés et régentés pour le bonheur de tous. Perturbé et opprimé par ces règles, Anatole reste suspendu à l’espoir de revoir Enisande. Ainsi commence sa quête désespérée sur les côtés estompés voire effacés du triangle des Lambes.

Les mots utilisés pour narrer l’aventure d’Anatole, fils d’Enisande et de Paulin Lambes, au cours des quarante prochains jours, pourraient servir à tracer les conquêtes sentimentales d’un adolescent romantique, suspendu aux barreaux d’une échelle de bois, dans l’attente d’un rendez-vous amoureux. Tout autre sera la réalité de ce récit. L’encre suspendue à l’extrémité de la plume qui rédige cette histoire s’écrase sur la feuille de papier et répand sa noirceur sur les quarante prochains jours de son existence.

... il part dans les nuages.

Au sortir d’un songe ... (1/2)

La lueur de la bougie dessine le contour chaotique d’une paire de mains décharnées. Ces mains, manipulant avec délicatesse un linge humide et pesant, appartiennent à une femme et s’affairent au dessus d’une bassine remplie d’eau. La lenteur de ce travail trahit une fatigue indiscutable ; la chaleur régnant autour de cette femme l’éprouve indiscutablement. Le reste de la pièce, trop sombre pour en deviner le périmètre, accueille le corps d’une femme, étendue, nue sur une paillasse carrelée de céramique jaunie. Les gémissements de la gisante percent l’atmosphère intimiste imposée par la sage-femme. Le visage de cette dernière pénètre le halo lumineux de la bougie placée entre les cuisses écartées de la souffrante. Anatole y reconnaît, sous le masque vieillissant, les traits de sa mère et son rêve lui arrache ce cri primal et implorant ...

« Enisande !! ».

Il se coucha tard ce soir-là. Ne pouvant trouver le sommeil, il était sorti machinalement sur le trottoir d’en face pour déambuler seul sous ses platanes, dans son quartier. Il avait éprouvé, une fois de plus, cette étrange sensation que sa ville natale n’appartenait qu’à lui, sensation qui l’emplissait de réconfort et comblait l’absence de sa mère Enisande. Anatole repensa au départ de sa tendre mère, s’interrogea sur ses motivations mais éluda toutes réponses rationnelles. Il était inutile de feuilleter de nouveau l’album de souvenirs, de s’émouvoir devant les mêmes images altérées par une dégénérescence neuronale héréditaire. Les souvenirs de sa mère étaient, malgré tout, encore très présents. Ses esprits retrouvés, il constata l’ampleur de sa solitude ; personne dans la rue promenant un animal domestique reniflant laconiquement le goudron du trottoir à la recherche d’une odeur familière, personne dans les jardins fleuris de la cité européenne de Dobrovolski et personne enfin accoudé aux fenêtres, observant religieusement le défilé des passants. Il n’était cependant que 21h15 ... Sur le chemin de retour, il s’était résolu à penser à son prochain voyage, aux dispositions à prendre et formalités à effectuer pour assurer un départ tranquille et légal ... Les façades défilaient, les noms s’enchaînaient sur les interphones, les haies s’éclaircissaient. Une façade familière, la porte s’entrouvrit puis se referma. Cette promenade l’avait épuisé, il s’endormit. La blancheur et la douceur des draps n’apaisèrent pas son sommeil. Perdu dans les limbes effroyables d’un cauchemar récurrent, il repensa à sa mère, obsédé par un futur proche et cria son nom.

La femme au visage familier porte l’uniforme immaculé des infirmières. Elle semble pratiquer en tant que sage-femme, auprès de la patiente, un accouchement très illégal tant la manipulation est entourée de précautions inédites. Le cardigan beige porté par la personne qui prodigue les soins caractérise fidèlement, pour Anatole, Enisande. Les cris se poursuivent, la naissance de l’enfant est sans cesse différée dans l’instant suivant. Soudain, la bougie crépite et la flamme s’agite, la lumière s’accentue et permet au rêveur de distinguer le visage de la mère porteuse ... « Mère ! ». La femme enceinte emprunte ses traits faciaux à la douce adolescente qu’avait été Enisande. Même si ce visage est juvénile, Anatole, le rêveur, peut y relire la souffrance séculaire imprimée sur le visage du premier personnage de son rêve : une bouche déformée et asymétrique, des yeux écrasés par un front labouré et des jugulaires tendues par la douleur. Ces rictus noyés dans les ténèbres exorcisent une douleur viscérale ; les yeux dilatés observent le néant sombre qui les entoure. La sage-femme s’affole tandis que les contractions s’accélèrent. La mise à bat est proche. Brusquement, un éclair semble fendre le corps de la jeune fille. Le rêveur comprend que la source de ce faisceau est la réflexion de la lumière issue de la bougie sur l’objet métallique qui vient d’apparaître entre les cuisses de la jeune femme enceinte. Le vagin s’écarte pour qu’en émerge un cône cylindrique. Contrite, la sage-femme assiste à la sortie lente d’un obus de ce corps pétrifié par la douleur. Inconsciente, la femme allongée dirige néanmoins son regard hagard vers le rêveur.

Après avoir crié une seconde fois au cours de la nuit, Anatole avait semblé retrouver un sommeil juste. Les maux, la souffrance et le rêve s’étaient noyés dans son inconscient. Cependant, cette noyade ne serait pas irréversible. Du flot des souvenirs, ces émotions allaient resurgir pour motiver son départ inéluctable pour retrouver sa mère.